Histoire d'Algérie / Page 5
Colonisation française
Prétexte pour une invasion
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Colonisation française
Exactions

Duperré attaque Alger - 1830 (Léon Morel-Fatio)

— Attaque d'Alger par les Français - 1830 —

Histoire d'Algérie - Page 6 - La colonisation française
– Conquête impitoyable –

Préambule
e général de Bourmont promettait, lors de la prise d'Alger le 5 juillet 1830, que :
"L'exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté de toutes les classes d'habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce ne recevront aucune atteinte. Les femmes seront respectées. Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur." (Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 55)

Aucun de ces engagements ne sera respecté.

Alger au XIXe siècle - Le bazar du figuier

— Alger au XIXe siècle - Le bazar du figuier —

Rétablir la vérité
Il ne s’agit pas d’entretenir des haines mais de rétablir la vérité en mémoire de plusieurs générations d'Algériens qui ont souffert du colonialisme. C’est le devoir de tout homme digne de ce nom de dénoncer l’arbitraire et les crimes commis contre un peuple. Rappeler sans animosité aucune, ce que fut la colonisation pour que la décence impose de ne pas y voir d'aspects "positifs" quand la vie et la dignité de tout un peuple ont été considérées comme insignifiantes.

Derrière le mot "pacification", terme cynique destiné à anesthésier les consciences, se cachent les pires crimes commis contre les Algériens au nom de l’intérêt "commun".

Tout d’abord, rappelons dans quels contextes se situe la colonisation de l’Algérie.
Au XIXe siècle, le racisme et l'antisémitisme, clairement affichés, s'exprimaient jusque dans les débats politiques. Nous ne sommes pas loin de l'Affaire Dreyfus.
En France, les dénonciations de la conquête de l´Algérie apparaissent assez isolées... Certains intellectuels éminents et hommes politiques se laissèrent influencés par l'idéologie coloniale française. Lamartine, Hugo ou Ferry ne voyaient aucun inconvénient à cette expédition de destruction, d’occupation par la force d’une terre appartenant à un autre peuple. Ainsi, les idéaux de Victor Hugo, dont on ne peut douter de l'humanisme, se sont effacés devant les préjugés de l'époque, bien que quelques année plus tard, il se soit indigné de la barbarie de l'armée en Algérie. Le grand poète s'est montré moins clairvoyant que Napoléon III, qu'il n'a cessé de fustiger, et moins lucide qu'un jeune homme de 15 ans, Arthur Rimbaud, qui a pris le parti de l'Algérie et des Algériens dans son poème "Le fils de Jugurtha" dédié à Abd-el-Qader (Le texte de ce poème est sur ce site).

Comment pouvait-on penser que les Algériens, dont la majorité était rurale, abandonneraient sans lutte le sol qui les faisait vivre ?
Dans "Les Campagnes d’Afrique", édité en 1898, nous découvrons une foule d’informations sur le déroulement de la conquête. C’était l’époque où il était admis de décrire avec une foule de détails les expéditions sanguinaires contre les tribus algériennes et il était licite de glorifier les massacres et leurs auteurs, et de rendre compte sans pudeur des pillages, des destructions, des viols et des ravages commis contre la population algérienne..
Les Montagnac ou les Saint Arnaud par exemple se vantaient d’avoir été les auteurs les plus zélés de massacres et de tueries collectives. C’est dans ce même esprit que le colonel Robin, qui a participé à la répression de l’insurrection de 1871, proclame avec force : "Qu’il est reconnu qu’un peuple civilisé peut légitimement écraser les peuplades sauvages ou simplement barbares qui se trouvent sur le passage du progrès. C’est même un devoir d’humanité que de leur porter les bienfaits de la civilisation. La fin justifie les moyens, et si les balles ordinaires ne tuent pas assez vite et assez complètement dans l’exécution de cette œuvre, il est permis d’employer les balles dum-dum." (L’insurrection de la Grande Kabylie, p. 520)

C’était une théorie officielle qui couvrait naturellement tous les méfaits et tueries collectives commis en terre conquise. Personne donc n’avait honte pour devoir le cacher. Bien au contraire plus on tuait d’Algériens, plus on avait de chance de gravir les échelons de la hiérarchie militaire.

Bugeaud lui-même donne la définition suivante de la razzia : « Irruption soudaine ayant pour objet de surprendre les tribus pour tuer les hommes, enlever les femmes, les enfants, le bétail. » En rendant compte de ses opérations contre Abd-el-Kader, il dit aux autorités d'Alger : « La puissance d'Abd-el-Kader se compose des ressources des tribus : donc, pour ruiner sa puissance, il faut ruiner les Arabes ; aussi avons nous beaucoup incendié, beaucoup détruit. »  (Akhbar de février 1846)

Cet état d'esprit et ces prises de position laissent la porte ouverte à tous les excés durant la colonisation et ce, jusqu'à l'indépendance de l'Algérie. Que l’Etat français les reconnaisse ou non, peut importe, les faits sont là. Un état loin de se salir, bien au contraire se grandit en reconnaissant les erreurs faites par ses prédécesseurs.

Cependant, il serait injuste de ne pas parler des Français, et ils furent nombreux, qui ont fait honneur aux idéaux français, et cela dès 1830. Quelques exemples parmi d'autres : Maurice Audin qui sera exécuté en 1957 pour avoir aidé les Algériens, Arthur Rimbaud (voir le poème en hommage à Abd-el-Kader), Robert Louzon (dont on trouvera deux textes sur ce site même), le général Jacques de La Bollardière qui demandera à être relevé de son commandement en Algérie pour protester contre l'usage de la torture au cours de la guerre d'indépendance, et bien d'autres ...

Djihad contre l'envahisseur

— Appel à la résistance contre l'envahisseur français —

Peuple meurtri et patrimoine saccagé
on, rien ne sera épargné aux Algériens, pourtant les Français se prétendaient et se présentaient comme des libérateurs. Car les "méchants", ce sont les Turcs qu'il fallait chasser d'Algérie. Les Algériens durent très rapidement se rendre à l’évidence que le colonisateur qui se présentait comme le dépositaire d’une mission humaniste et civilisatrice, n’avait d’autre but que de christianiser le pays et d’usurper ses richesses, et finalement les Algériens subiront le pire :
- massacres collectifs n'épargnant ni femmes, ni enfants, ni vieillards ;
- spoliation des terres privant des populations entières de ressources ;
- spoliation des biens religieux (habous) destinés à l'éducation et aux bonnes œuvres ;
- déportations de milliers d'Algériens vers la Nouvelle-Calédonie, Cayenne, ... ;
- destructions et pillages du patrimoine algérien...
- pillage du trésor de la Régence. Ce butin suffit à financer la campagne française, et bien au-delà.
- Usurpation de mosquées pour les transformer en églises et cathédrales...

Intérieur d'un palais à Alger

— Intérieur d'un palais à Alger —

Des massacres et des atrocités innommables, attestées par les récits, furent perpétrés contre la population ; comme les paris sur le sexe des enfants des femmes enceintes que prenaient certains soldats de l'armée d'Afrique qui utilisaient leur baïonnette pour éventrer les femmes et désigner le gagnant !

La France ayant décidé une colonisation de peuplement, voulait effacer le passé de l'Algérie pour y reconstruire une "nouvelle France" et supprimer tout ce qui pouvait rappeler aux Algériens leur identité. Après les massacres des populations, particulièrement en Kabylie, les enfants rescapés, nés musulmans, dont on a fait des orphelins, étaient confiés aux "pères blancs" (des missionnaires) qui les convertissaient au Christianisme.

La population algérienne sera spoliée de ses terres au profit des colons. Voici ce qu'Alexis de Tocqueville en disait dans - Notes sur l'Algérie - 1841.
"Philippeville, 30 mai 1841.
Un marin qui était là et qui possède des terres reprenait avec vivacité qu'on avait tort de traiter les colons de cette manière ; que sans colonie il n'y avait rien de stable ni de profitable en Afrique ; qu'il n'y avait pas de colonie sans terres et qu'en conséquence ce qu'il y avait de mieux à faire était de déposséder les tribus les plus proches pour mettre les Européens à leur place.
Et moi, écoutant tristement toutes ces choses, je me demandais quel pouvait être l'avenir d'un pays livré à de pareils hommes et où aboutirait enfin cette cascade de violences et d'injustices, sinon à la révolte des indigènes et à la ruine des Européens."

Jardins du Bey à Alger

— Jardins du Bey à Alger —

Alger, Constantine, Médéa, Miliana, Tlemcen, ... berceaux de la civilisation turco-maure, ont été dévastées : des palais, des mosquées rasées, portes et fenêtres en bois ouvragé et autres motifs de décorations, ont servi de combustible.
Les archives de la ville d’Alger, de Constantine, etc... ont été détruites ou emmenées en France, tout comme d'autres butins suite aux pillages de l'armée française d'abord, et des particuliers ensuite.
Comportement qui n'a guère changé malgré les décennies, puisqu'en juin 1962, la bibliothèque de l'Université d'Alger sera ravagée par un incendie criminel perpétré par l'OAS, de nombreux manuscrits rares, rescapés de la conquête, seront détruits.

En plus du patrimoine algérien saccagé, rien n'échappa à cette folie, jusqu'à des cimetières musulmans qui ont été rasés pour étendre la colonisation des terres.
Les profanations des cimetières musulmans donnèrent lieu à un odieux trafic destiné à utiliser les ossements humains pour faire du noir animal destiné à la fabrication du sucre. "Le fait rapporté à Abdelkader [...] amena l'émir à proscrire le sucre blanc au nom de la religion en 1838". (Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, P.U.F, 2 édition, 1979, p. 55)

A Alger, 30 % de la Casbah seront détruits (il s'en est fallu de peu pour que ce soit la totalité) pour construire des quartiers à "l'européenne". Les champs, les vergers et les canalisations d’eau de la ville furent par ailleurs détruits, rendant méconnaissable la millénaire ville d’Alger la Blanche.

Le trésor de la Régence, estimé à près de 50 millions de francs-or, soit l’équivalent de quatre milliards d’euros actuels, fut pillé. Ce butin suffit largement à financer la campagne française, et à enrichir bon nombre de personnes. (voir les prétextes de l'invasion)

Des sites archéologiques, préservés depuis des siècles, furent tout simplement rasés. Par exemple, la ville de Skikda (l'antique Rusicade) puisque ce site lui est consacré, dont les importants vestiges romains, peut-être les plus importants d'Algérie, ont été rasés. De cette ville qu'on surnommait la ville de marbre, à cause des nombreuses construction en cette matière, seul un théâtre a été plus ou moins préservé. Mais Skikda n'a pas été la seule ville dont les vestiges romains ont été détruits, car malheureusement d'autres villes ont subi, à des degrés divers, le même sort : Constantine, ...

Le bilan démographique durant la colonisation
es estimations contemporaines de la population algérienne avant la conquête française de 1830 oscillent entre 3 et 5 millions d'habitants. La population connaîtra un recul quasiment constant durant la période de conquête jusqu'à son étiage en 1872, ne retrouvant finalement un niveau de trois millions d'habitants qu'en 1890.

On peut découper cette période de l'évolution démographique algérienne en trois phases. De 1830 à 1856, sa population tombe de 3 à moins de 2,5 millions. Elle remonte ensuite jusqu'à 2,7 millions en 1861 avant de connaître sa chute la plus brutale à 2,1 millions en 1871.

La diminution observée lors de la première phase de conquête tient pour une grande part dans la violence des méthodes utilisées par l'armée française, attestée par de nombreux témoignages, comme nous le verrons plus loin sur cette page et la suivante.
De retour d'un voyage d'enquête en Algérie, Tocqueville écrit que "nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes [...] c'est quant à présent de leur côté que se situe la civilisation." L'objectif de la "pacification" est comme le déclare le colonel de Montagnac d'"anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens".
La politique de la terre brûlée, décidée par le gouverneur général Bugeaud, a des effets dévastateurs sur les équilibres socio-économique et alimentaire du pays : "nous tirons peu de coup de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes ; l'ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux".

Selon Olivier Le Cour Grandmaison, la colonisation de l'Algérie se serait ainsi traduite par l'extermination du tiers de la population, dont les causes multiples (massacres, déportations, famines ou encore épidémies) seraient étroitement liées entre elles. Autrement dit, famines et épidémies ne peuvent être considérées comme "phénomènes" naturels sans rapport avec la soi-disant "pacification".

Après l'accalmie consécutive à la fin de la première phase de conquête, la période 1866-1872 voit à nouveau se creuser le déficit démographique algérien. En raison d'un cycle de six années où se mêlent les répressions de l'armée française, un tremblement de terre, le développement d'une épidémie de choléra et de la famine qui sévit en 1868, la population diminue de plus de 500.000 personnes. On estime que la famine de 1868 est responsable à elle seule d'au moins 500.000 morts.

Famines de 1867 - 1868 (par G. Vuillier)

— Misère et famines de 1867-1868 - (par G. Vuillier) —

La crise démographique est telle que, dans une étude démographique de plus de 300 pages sur l'Algérie, le Docteur René Ricoux, chef des travaux de la statistique démographique et médicale au bureau de statistique du gouvernement général de l'Algérie, prévoit tout simplement la disparition des "indigènes" algériens. Le phénomène est interprété comme une conséquence des opérations militaires françaises mais aussi des conditions nouvelles imposées aux indigènes dont les caractéristiques les condamnent "à une lente mais inéluctable disparition".
Pour le professeur Ricoux comme pour nombre de ses contemporains des milieux scientifiques, une loi de la sélection naturelle voue les races les "plus faibles" à disparaître devant les races "supérieures".

Les prévisions du démographe Ricoux n'advinrent jamais : une fois terminée la phase de conquête du pays, la population algérienne connut une croissance continue.

En effet, Robert Louzon nous apprend que le recensement de 1856 donne 2.800 000 indigènes et celui de 1926, 5.200 000. Et de nous rappeler qu'il ne faut pas oublier qu'en 1856 la population avait été réduite considérablement du fait des 25 années de pillages et de massacres par lesquelles elle était passée. D'ailleurs, entre 1856 et 1872, le nombre des Algériens continua à diminuer (2.200.000 en 1872).
Ce n'est qu'à partir de 1872, c'est-à-dire au lendemain du dernier acte de la conquête, qu'il cessa de décroître et se mit à augmenter.

Tentative de génocide ?
elon les préjugés racistes de l’époque, on croyait alors à "une diminution inéluctable des populations indigènes frappées par le choc d'une civilisation supérieure", et d'aucun, en Algérie surtout, prophétisaient la "disparition fatale de la race indigène". (Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, t. II (1871-1954), Paris, P.U.F., 1979, pp. 12 et 14)
C'est sans doute de cette époque que date l'élaboration d'un scénario d'"extermination des indigènes" décrit dans des archives inédites que mentionnait récemment un ancien archiviste de la préfecture d'Alger.
En 1892, cette "solution finale" était encore évoquée, mais pour mieux la réfuter, par le positiviste islamophile Charles Mismer, qui parlait des musulmans d'Algérie en ces termes :"Les convertir est impossible : jamais leur Dieu ne capitulera devant la Trinité chrétienne !... Les détruire, comme des Peaux-Rouges, est également impossible : à défaut du monde civilisé, leur nombre et leur vaillance les protégeraient. Reste la justice." (Charles Mismer, Souvenirs du monde musulman, Paris, Hachette, 1892, p. 320)
Plus récemment, Jules Roy a étonné Bernard Pivot qui l'interrogeait sur son livre, "Mémoires d'un barbare", en déclarant : "Nous aurions exterminé les Arabes en Algérie si nous avions eu les moyens, et s'ils n'étaient pas nombreux."

Bataille dans les Aurès

— Le duc d'Aumale menant une attaque dans les Monts Aurès —

En 1846, A. Desjobert, un député français, dénonçait la colonisation et, s'appuyant sur les leçons de l'Histoire, estimait que les Algériens ne se soumettront pas et finiraient par reconquérir leur liberté. Il y dénonçait l'extermination du peuple algérien et nous apprend que ce projet était déjà dans les instructions du maréchal Soult dès 1833. Voici ce que Desjobert écrivit dans "L'Algérie en 1846" à propos de l'extermination :
« La seule chose raisonnable, en s'emparant du pays pour y implanter une population européenne, était la destruction de la population indigène.
Quelque couleur que l'on donne à ce fait, de quelque voile qu'on le couvre, c'est toujours l'extermination.
- En 1831, le maréchal Clauzel demandait si elle était nécessaire ;
(Nouvelles observations du maréchal Clauzel, p. 38.)
- en 1833, le maréchal Soult demandait si elle était praticable ;
(Instructions pour la commission envoyée en Afrique, p. 3)
- aujourd'hui, le secrétaire de la présidence du conseil des ministres veut « fonder pacifiquement la colonisation en étouffant dans ses flots les vagues mourantes de la nationalité arabe. »
(La France en Afrique, p. 169)
Quelle que soit la recherche du style, peut-on voir dans cette phrase autre chose qu'une pensée d'extermination ?
Depuis seize ans donc, se poursuit la destruction par le fer, par le feu, surtout par la misère. Cette destruction est érigée en système par le gouverneur général.
Un honorable général qui a commandé en Afrique constate par ces paroles les résultats de ce système. « Nous avons soumis le pays par un arsenal de haches et d'allumettes chimiques. On coupait les arbres, on brûlait les moissons, et on se rendait bientôt maître d'une population réduite à la famine et au désespoir. »
(Discours du général de Castellane à la Chambre des Pairs du 4 juillet 1845)
Le général Duvivier avait dit aussi : « Depuis onze ans on a renversé les constructions, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une furie toujours croissante. »
(Solution de la question de l’Algérie, p. 285.)
Cette lutte déplorable est aussi funeste pour nous que pour les Arabes. Un officier distingué qui l'a suivie pendant dix ans, a résumé ces misères communes dans ces tristes paroles : « La destruction d'un Arabe nous coûte la mort de 33 hommes et 150.000 francs. » (Epigraphe de l'Algérie prise au sérieux, par M. Leblanc de Prébois)
Les Arabes sont-ils soumis ?
 »
(L’Algérie en 1846 par A. Desjobert)

La vérité concernant la conquête de l'Algérie
Voici un autre texte écrit en 1930 par Robert Louzon (1882-1976).
C'est un Français décoré de la Légion d'honneur, gagnée pendant la Grande Guerre, preuve s'il en est qu'on peut être patriote et dénoncer les abus de la coloniasation commis par son propre pays.
Ce texte fait suite à un autre texte sur la vérité concernant "le coup d'éventail".

Robert Louzon - 1936

— Robert Louzon - 1936 —

a conquête de l'Algérie a fourni un autre exemple remarquable du point vraiment incroyable jusqu'où le gouvernement bourgeois pousse la perfidie. En 1837, un traité, le traité de la Tafna, intervint entre Louis-Philippe et Abd-el-Kader.
Par ce traité l'Algérie se trouvait partagée entre Abd-el-Kader et la France.
En ce qui concerne le département d'Alger, le traité définissait ainsi le territoire qui revenait à la France : "Alger, le Sahel, la plaine de la Mitidja bornée à l'Ouest jusqu'à Kaddara..." ; c'était clair : la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu'à l'Oued Kaddara.
Eh bien ! La France prétendit que son territoire s'étendait au-delà de l'Oued Kaddara !

Et voilà pour cela ce qu'on imagina.
Le texte arabe, le seul signé d'Abd-el-Kader, portait après "Oued Kaddara" le mot arabe "fauq". Ouvrez n'importe quel dictionnaire, interrogez n'importe quel Français sachant l'arabe, ou n'importe quel Arabe sachant le français, vous apprendrez instantanément et invariablement que "fauq" signifie : au-dessus.
Le gouvernement français, lui, prétendit que "fauq" signifiait au-delà, et, alors, au lieu de la traduction évidente : jusqu'à l'Oued Kaddara et ce qui est au-dessus, c'est-à-dire les crêtes qui le dominent, il traduisit par cette phrase identiquement absurde : "...la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu'à l'Oued Kaddara et au-delà".
Ainsi on aurait fixé une borne au territoire revenant à la France, uniquement pour dire que ce qui était au-delà de cette borne lui revenait aussi !

Mais qu'importe l'absurdité, pourvu que cette absurdité fournisse un prétexte pour violer les traités ! En vertu de cette "traduction", les troupes françaises se portaient, en 1839, jusqu'aux Portes de Fer, c'est-à-dire à plus de 100 kilomètres au-delà de l'Oued Kaddara. Et cette expédition ayant amené la reprise des hostilités, tous les manuels d'histoire nous enseignent que c'est Abd-el-Kader qui a violé le traité de la Tafna !

QUARANTE ANNEES DE MASSACRES
Donc, le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquèrent à Sidi-Ferruch, plage de sable située à une vingtaine de kilomètres d'Alger, et quelques jours après, Alger attaqué à revers, tombait ; le 5 juillet, le dey capitulait. Le "coup d'éventail" était donc "vengé" ; le blé que le dey avait fourni à la France n'aurait plus à lui être payé, ni les fortifications de la Calle à être démolies.

Il restait à conquérir l'Algérie. Cela allait demander quarante ans, près d'un demi-siècle.
De 1830 à 1871, sous cinq régimes différents, depuis la restauration jusqu'à la Troisième République, en passant par Louis-Philippe, la République et l'Empire, la bourgeoisie française va poursuivre la conquête de ce territoire à peine peuplé de cinq millions d'habitants.

Quarante ans de combats, de meurtres et de pillages, quarante ans pendant lesquels, à chaque moment, telle région qu'on avait hier "pacifiée" se soulevait à nouveau et devait être "pacifiée" à nouveau, à coup de "razzia" et de massacres. Quarante ans pour cinq millions d'habitants ! Quarante ans de guerre entre, d'un côté, un peuple dépourvu de toute organisation matérielle moderne, et, de l'autre côté, l'armée française, alors, sans conteste, la première armée d'Europe, l'armée qui était, hier, celle de Napoléon et qui sera encore celle de Sébastopol et de Magenta.

La conquête de l'Algérie ne s'est pas effectuée, comme on pourrait le croire, progressivement du Nord au Sud, par tranches successives partant du littoral et finissant aux confins sahariens. Tout au contraire, les régions méridionales, Hauts-Plateaux et zone saharienne, on été plus facilement conquises et les premières pacifiées ; c'est la région la plus proche du littoral, le Tell, cet ensemble montagneux qui sépare la mer des Hauts-Plateaux, qui a offert le plus de résistance et n'a été occupé, réellement qu'en dernier lieu.

Le centre de la première grande résistance à laquelle se heurte la conquête française, celle que va personnifier pendant onze ans le marabout Abd-el-Kader, c'est le Tell du centre et de l’Ouest.

Les villes d'Abd-el-Kader, Mascara, Boghar, etc., sont en plein Atlas tellien, et le dernier massif d'où Abd-el-Kader conduira ses dernières grandes luttes sera celui de l'Ouarsenis, qui commence à 50 kilomètres de la mer.

Après la chute d'Abd-el-Kader, le dernier bastion de la résistance sera la Kabylie, Tell de l’Est. La grande Kabylie, qui borde la mer, et qui est à moins de cent kilomètres d'Alger, ne sera occupée pour la première fois en 1857, et définitivement qu'après 1871, alors que les oasis de Biskra et de Laghouat, en bordure du Sahara, à 400 kilomètres de la mer, seront conquises, la première dès 1844, et la seconde définitivement, en 1852.

La raison en est que les Hauts-Plateaux, le Sahara, et même, l’Atlas saharien, vieille montagne qui n'est plus guère constituée que de légères ondulations coupées de larges couloirs, ne sont que des plaines.

Le Tell, au contraire, c'est la montagne. La plaine, assez peu peuplée d'ailleurs, et peuplée presque exclusivement d'Arabes plus ou moins nomades, n'a pas pu résister ; c'est la montagne qui a résisté, la montagne qui, en Algérie, est plus peuplée que la plaine, peuplée de paysans cultivateurs, la plupart de langue berbère.

Cela est conforme à la règle de toujours et de partout : c'est toujours la montagne qui résiste au conquérant ; la montagne est partout le dernier asile de l'indépendance. Ce massif kabyle qui résista le dernier à la conquête française, est celui qui avait aussi le mieux résisté à la conquête arabe, puisque si il a accepté la religion de l'Islam, il a gardé sa langue et son Droit.

Ce que fut cette guerre ? Une guerre atroce qui n'eut de la guerre que le nom, j'entends de la véritable guerre, celle que justifie Proudhon dans La Guerre et la Paix, c'est-à-dire un combat loyal entre adversaires de force équivalente. Ce ne fut pas une guerre, ce fut une "expédition coloniale", une expédition coloniale de quarante années.

Une expédition coloniale ça ne se raconte pas, et on n'ose la décrire ; on laisse MM. les assassins la décrire eux-mêmes, "la flamme à la main !"
Saint-Arnaud, qui devait finir maréchal de France, fit, jusqu'au 2 décembre, à peu près toute sa carrière en Algérie. Il y était arrivé lieutenant en 1837 ; il en partit général de division en 1851 ; durant ces quinze années il ne cessa d'être en colonne, tantôt à l'Ouest, tantôt à l'Est ; pendant tout ce temps il écrivit régulièrement à son frère, le tenant presque jour par jour au courant de ses faits et gestes.
Ces lettres ont été publiées. Nous en donnons ci-dessous des extraits, sans autre commentaire que l'indication de la date et du lieu.

(On trouvera les lettres dont sont extraites ces citations dans Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome I, pages 141, 313, 325, 379, 381, 390, 392, 472, 474, 549, 556, tome II, pages 83, 331, 340)

"Le pillage exercé d'abord par les soldats, s'étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s'est trouvé comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échouée à la tète de l'armée et aux officiers de l'état-major." (Prise de Constantine, octobre 1837)

"Nous resterons jusqu'à la fin de juin à nous battre dans la province d'Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l'émir. Partout, il trouvera l'armée française, la flamme à la main." (Mai 1841) "Mascara, ainsi que je l’ai déjà dit, a dû être une ville belle et importante. Brûlée en partie et saccagée par le maréchal Clauzel en 1855."
"Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Chechell. Nous tirons peu de coup de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux."
(avril 1842)

"Le pays des Beni-Menasser est superbe et l’un des plus riches que j’aie vu en Afrique. Les villages et les habitants sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh la guerre, la guerre ! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère !… Il n’y a pas dans l’armée cinq tués et quarante blessés." (Région de Cherchell, avril 1842)

"Deux belles armées… se donnant la main fraternellement au milieu de l’Afrique, l’une partie de Mostaganem le 14, l’autre de Blidah le 22 mai, rasant, brûlant, chassant tout devant elles." (mai 1842 ; de Mostaganem à Blidah il y a 250 kilomètres).
"On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. Des combats : peu ou pas."
( Région de Miliana, juin 1842)

"… Entouré d’un horizon de flammes et de fumées qui me rappellent un petit Palatinat en miniature, je pense à vous tous et je t’écris. Tu m’a laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgad, même répétition en grand, c’est un vrai grenier d’abondance… Quelques-uns sont venus pour m’amener le cheval de soumission. Je l’ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j’ai commencé à brûler." (Ouarsenis, Octobre 1842)

"Le lendemain 4, je descendais à Haimda, je brûlais tout sur mon passage et détruisais ce beau village…Il était deux heures, le gouverneur (Bugeaud) était parti. Les feux qui brûlaient encore dans la montagne, m'indiquaient la marche de la colonne." (Région de Miliana, février 1843)

"Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit ! C'était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c'étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi." (Région de Miliana, février 1843)

"Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre !... je brûle aujourd'hui les propriétés et les villages de Ben-Salem et de Bel-Cassem-ou-Kassi." (Région de Bougie, 2 octobre 1844)

"J'ai brûlé plus de dix villages magnifiques. » (Kabylie, 28 octobre 1844)« II y avait encore des groupes nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un second combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi." (Dahra, mars 1846)

"J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés." (Petite Kabylie, mai 1851)

"Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers." (Petite Kabylie, juin 1851)

Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d'être unique. Tous les officiers d'Afrique, qui ont écrit ce qu'ils ont vu, disent la même chose.

La vente des femmes et le massacre des enfants
Officier d'Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l'Afrique.
A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu'il eut à opérer.
Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852) :
"Le carnage fut affreux ; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d'après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués ; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d'être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l'intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s'y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l'ombre, ils ne s'attardaient pas à établir de distinction d'âge ni de sexe : ils frappaient partout et sans crier gare !" (Pein, Lettres familières sur l'Algérie, 2ème édition, p. 393)

C'est tellement l'habitude de massacrer femmes et enfants qu'une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s'en excuser dans une lettre :
"Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons, j'aurais pu en faire un massacre, mais nous n'étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte : il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous." (Pein. Lettres familières sur l'Algérie, 2ème édition, p. 26)

Ainsi, si les femmes et les enfants des Ouled Saad n’ont pas été « massacrés », c’est uniquement pour raison stratégique ! Si on avait été plus nombreux, toutes et tous y auraient passé, on se serait "amusé aux bagatelles de la porte !"

Certains généraux cependant préféraient qu’on ne massacre pas les femmes, mais qu’on s’en empare… et qu’on les vende. Telle était la méthode préférée de Lamoricière.
Dans les lettres qu’il écrivait à sa famille, l’un des subordonnés de Lamoricière, le colonel de Montagnac, décrit ainsi le système :
(De Montagnac, Lettres d'un soldat, p. 141, 142, 195, 203, 311, 225)
"Vive Lamoricière ! Voilà ce qui s’appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur !… Ce jeune général qu’aucune difficulté n’arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu'ils possèdent : femmes, enfants, troupeaux, bestiaux, etc." (1er février 1841).

Dans la région de Mascara, le 17 janvier 1842 :
"Nous poursuivons l'ennemi, nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux, blé, orge, etc."

Le 11 février 1842 :
"Pendant que nous rasons de ce côté, le général Bedeau, autre perruquier de première qualité, châtie une tribu des bords du Chélif... leur enlève force femmes, enfants et bestiaux..."

Plus tard, étant cette fois en Petite-Kabylie, de Montagnac appliquera à nouveau le système Lamoricière :
"Nous nous sommes établis au centre du pays... brûlant, tuant, saccageant tout... Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux." (2 mai 1843)

Pourquoi prenait-on ces femmes ? Qu'en faisait-on ?
"Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l'enchère comme bêtes de somme." (Lettre datée de Mascara, 31 mars 1842)

"Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez."
(Harangue citée par le baron Pichon : Alger sous la domination française, p.109)

Voici maintenant que le témoignage d'un quatrième officier de l'armée d'Afrique, parti en Algérie, tout frais émoulu de Saint-Cyr, le comte d'Hérisson ; bien que très patriote, celui-ci, à la différence des précédents, semble avoir été quelque peu écœuré par ce qu'il vit ; son témoignage est identique.
Voici comment il décrit une colonne à laquelle il participa : (D'Hérisson : La Chasse à l'Homme, p. 133 et suivantes)
"II est vrai que nous rapportons un plein baril d'oreilles récoltées paires à paires sur les prisonniers, amis ou ennemis."
"... Des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides."
"Les villages que nous avons rencontrés, abandonnés par leurs habitants, ont été brûlés et saccagés ; ... on a coupé leurs palmiers, leurs abricotiers parce que les propriétaires n'avaient pas eu la force nécessaire pour résister à leurs émirs et lui fermer un passage ouvert à tout le monde chez ces tribus nomades. Toutes ces barbaries ont été commises sans tirer un coup de fusil, car les populations s'enfuyaient devant nous, chassant leurs troupeaux et leurs femmes, délaissant leurs villages."

Cette colonne était commandée par le général Yussuf. Sur ce même général, le même auteur rappelle le fait suivant, si militaire. (D'Hérisson : La Chasse à l'Homme, p. 349)
En 1857, le maréchal Randon, que les lauriers de Saint-Arnaud empêchaient de dormir, monte à l'assaut de la Kabylie pour exercer ses 25.000 hommes et y recommencer les incendies de ses prédécesseurs.
C'est dans cette expédition qu'on vient dire au général Yussuf : "Encore une tribu, mon général, qui en a assez et qui demande l'aman (le pardon)." — "Non, répondit Yussuf, il y a là, sur notre gauche, ce brave colonel qui n'a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter ; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite l'aman."
(Cela n'a, il est vrai, rien de spécifiquement algérien. Voir dans "Comment j'ai nommé Foch et Pétain" comment Painlevé "l'humanitaire" laissa se produire, quinze jours durant, après le 17 avril 1917, des attaques terriblement meurtrières et complètement inutiles, à seule fin de sauver "l'amour propre" du général Nivelle.)

A cette époque, Napoléon III avait eu beau venir en Algérie assurer les Arabes de sa sympathie : "les oreilles indigènes valurent longtemps encore 10 francs la paire, et leurs femmes demeurèrent, comme eux, d'ailleurs, un gibier parfait" (D'Hérisson : La Chasse à l'Homme, p. 349)

Si le général, plus ou moins métèque, Yussuf faisait couper les oreilles, le colonel de Montagnac, déjà cité, qui, lui, est un Français, fils, petit-fils, arrière-petit-fils de soldat, et qui devait devenir le "héros" de Sidi-Brahim, préfère la méthode qui consiste à faire couper les têtes (De Montagnac : Lettres d'un soldat, p. 297 et 299)
"Je lui fis couper la tête et le poignet gauche (il s'agit d'un marabout de la province de Constantine) et j'arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d'une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d'un fusil. On les envoya au général Baraguay d'Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses... "
"On ne se fait pas l'idée de l'effet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens... Il y a déjà pas mal de temps que j'ai compris cela, et je t'assure qu'il ne m'en sort guère d'entre les griffes qui n'aient subi la douce opération. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre... Quant à l'opération de la décollation, cela se passe coram populo."

Le massacre par "erreur"
"Frappez, frappez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens !" Vieux précepte que les représentants de la bourgeoisie française en Algérie ne manquèrent pas d'appliquer. L'important était de tuer ; qu'on tue amis ou ennemis, innocents ou coupables, cela n'avait guère d'importance.
Péra a déjà raconté aux lecteurs de la Révolution prolétarienne (R.P. du 1er mars 1928 : L'insurrection algérienne de 1871) comment, en 1871, un détachement français rencontrant un groupe d'indigènes, s'en empara et mit tout le monde à mort sans autre forme de procès, sur la simple supposition que ces indigènes avaient participé à l'affaire de Palestre, ce qui fut reconnu entièrement faux, dès qu'on eut fait le moindre brin d'enquête.

Voici deux autres faits du même ordre, mais d'une envergure plus grande encore, et dont la responsabilité remonte beaucoup plus haut.
Au printemps de 1832, des envoyés d'une tribu du Sud avaient été dépouillés par des maraudeurs, à quelque distance d'Alger ; le fait s'était passé sur le territoire où était campée la tribu des El-Ouffia ; alors :
"En vertu des instructions du général en chef de Rovigo, un corps de troupe sorti d'Alger, pendant la nuit du 6 avril 1832, surprit au point du jours la tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu'un seul chercha même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances." (Christian : L'Afrique française, p. 143)
"Tout le bétail fut vendu à l'agent consulaire du Danemark. Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d'oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs. Dans l'ordre du jour du 8 avril, qui atteignit les dernières limites de l'infamie, le général en chef eut l'impudence de féliciter les troupes de l'ardeur et de l'intelligence qu'elles avaient déployées. Le soir de cette journée à jamais néfaste, la police ordonna aux Maures d'Alger d'illuminer leurs boutiques, en signe de réjouissance." (Dieuzalde : Histoire de l'Algérie, tome I, p. 289)
"Or, quelques jours après, on sut que cette tribu n'avait été pour rien dans la mésaventure arrivée aux envoyés du Sud, ceux-ci ayant été victimes d'hommes appartenant à la tribu toute différente des Krechnas. Ce qui n'empêcha pas, bien que l'innocence des El-Ouffia fût déjà connue, de condamner à mort le cheik des El-Ouffia, qu'on avait soigneusement épargné lors du massacre et de l'exécuter, ainsi qu'un autre notable aussi innocent que lui." (Baron Pichon : Alger sous la domination française, p. 186)

L'auteur de ces assassinats, le général en chef duc de Rovigo, a maintenant son village, un village de colonisation portant son nom, à quelques kilomètres du lieu où furent assassinés les El-Ouffia ! A Bône, le futur général Yusuf, alors capitaine, opérait pareillement. Voici ce qu'en disent les notes du baron Pichon, alors intendant civil de l'Algérie :
"Le 7 mai 1832, des Arabes d'une tribu inconnue vinrent, sous les murs de la ville, s'emparer de quelques bœufs. Le capitaine Yusuf décida que les maraudeurs appartenaient à la tribu des Kharejas ; le même soir il partit avec les Turcs, fut s'embusquer de nuit dans les environs, et lorsque le jour commençait à paraître, il massacra femmes, enfants et vieillards. Une réflexion bien triste suivit cette victoire, lorsqu'on apprit que cette même tribu était la seule qui, depuis notre occupation de Bône, approvisionnait notre marché." (Christian : L'Afrique française, p. 148 et 149)
"Meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense."
Prince de la Moskova. (Discours à la Chambre des Pairs)

Le massacre est toujours le massacre, mais certaines circonstances ajoutent encore à son horreur.
La région du Dahra, à mi-chemin entre Alger et Oran, présente la particularité de posséder, en plusieurs points, d'immenses grottes pouvant contenir plusieurs centaines de personnes. De temps immémoriaux, ces grottes servaient de refuge aux tribus de la contrée, refuge qui avait toujours été respecté ; les hommes réfugiés là n'étaient plus à craindre ; de ce fait-là ils s'avouaient vaincus ; jamais tribu "barbare", jamais "sectateurs de Mahomet" n'avaient eut l'idée d'y massacrer.
L'armée de la bourgeoisie française allait rompre avec cette tradition.
En un an, sur trois points différents, trois colonels français, Cavaignac, Pélissier, Saint-Arnaud, firent périr trois tribus réfugiées dans des grottes en les brûlant et les asphyxiant vives. Trois tribus complètes : hommes, femmes, enfants.

De ces trois "enfumades", la plus connue, longtemps la seule connue, est la seconde, celle commise par Pélissier, parce qu'elle donna lieu à une interpellation du prince de la Moskowa, le fils de Ney, à la Chambre des Pairs.

Le 19 juin 1845, la tribu des Oued-Riah, chassée de ses villages par l'une de ces colonnes incendiaires dont nous avons vu la description chez Saint-Arnaud, se réfugie dans les grottes, toute la tribu, troupeaux compris. La colonne commandée par Pélissier l'y poursuit et la somme de sortir. Celle-ci accepte : elle est même prête à verser comme rançon une importante somme d'argent, mais elle ne veut pas, lorsqu'elle sortira, être massacrée ; elle pose donc une seule condition : que les troupes françaises se retirent.
Pélissier refuse. Puis, à trois heures de l'après-midi, il fait allumer, à chaque entrée des grottes, de vastes feux, qu'on alimentera et attisera sans répit tout le restant de la journée et toute la nuit, jusqu'à une heure avant le lever du jour.
Au matin, on entre.
Un soldat a donné, dans une lettre, le récit de ce qu'il vit la nuit et le matin.
"Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s'écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d'hommes et d'animaux !
Le matin, quand on chercha à dégager l'entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa les yeux des assaillants.
"J'ai visité les trois grottes, voici ce que j'y ai vu :
A l'entrée, gisaient des bœufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l'ouverture de la grotte pour respirer l'air qui manquait à l'intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J'ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d'un bœuf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l'enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal.
Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois-quart morts ; quarante n'ont pu survivre ; dix sont à l'ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines."
(Christian, L'Afrique française, p. 142)

Crime de soudard subalterne ?
Non ! Pélissier, qui en a porté jusqu'ici la responsabilité devant l'histoire, n'a été qu'un exécutant. La responsabilité remontait plus haut ; elle remonte directement au plus haut représentant de la France en Algérie, à celui qui, pendant sept années, fut, au nom de "la France", le maître à peu près absolu de l'Algérie, le gouverneur général Bugeaud, duc d'Isly ; celui-ci avait en effet envoyé à Pélissier l'ordre suivant (Revue hebdomadaire, juillet 1911, article du général Derrécagaix)

"Orléansville, 11 juin 1845
Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards.
Duc d'Isly"

"Imitez Cavaignac" ordonnait Bugeaud.
En effet, l'année précédente, Cavaignac, futur gouverneur général de la République en Algérie, futur emprisonné du 2 décembre, avait, lui aussi, le premier, enfumé "comme des renards" des Sbéhas réfugiés dans des grottes, "tribu vaincue", "tribu sans défense".
Et deux mois après Pélissier, le 12 août 1845, Saint-Arnaud à son tour, près de Ténès, transformait d'autres grottes en "un vaste cimetière" ; "500 brigands" y furent enterrés.
Le seul résultat de l'interpellation à la Chambre des Pairs fut que Saint-Arnaud tint, à la différence de Pélissier, soigneusement caché son exploit : "personne n'est descendu dans les cavernes ; personne... que moi... Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud), simplement, sans poésie terrible ni images." (Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome II, p. 37.)

Ainsi, depuis le républicain Cavaignac, jusqu'aux futurs bonapartistes Pélissier et Saint-Arnaud, en passant par le monarchiste Bugeaud, les hommes les plus représentatifs de tous les clans de la bourgeoisie française ont trempé directement dans ces actes où culminent les deux caractères dominants de la conquête de l'Algérie : la lâcheté et la férocité.

Aucune des catégories de la bourgeoisie ne peut en rejeter la responsabilité sur les autres. Le colonialisme étant un produit spécifique du capitalisme, tout le capitalisme avait à se vautrer dans ses horreurs.

L'Honneur kabyle
Devant cette barbarie, on se sent poussé à rechercher quelques gestes qui fassent exception, quelques gestes de générosité, quelques gestes d'honneur.
On les trouve.
Mais on les trouve de l'autre côté de la barricade ; on les trouve chez les "barbares", chez ceux qui étaient en état de légitime défense, chez ceux qui étaient à la fois les plus faibles et les moins "civilisés".

Un seul acte de cruauté a pu être reproché à Abd-el-Kader, commis non pas par lui, mais par un de ses lieutenants.
Le 24 avril 1846, un an à peine avant la reddition d'Abd-el-Kader, alors que celui-ci était aux abois, qu'il n'avait plus rien à donner à manger aux prisonniers, ni même suffisamment d'hommes pour les garder, alors qu'Abd-el-Kader avait écrit lettres sur lettres pour négocier l'échange des prisonniers et qu'on ne lui avait répondu qu'en jetant en prison celui qu'il avait envoyé pour traiter de cet échange, et alors qu'il était personnellement à plusieurs centaines de kilomètres du lieu où étaient gardés les prisonniers, l'un des deux khalifas chargé de leur garde, Mustapha ben Thamin, ne pouvant plus nourrir les prisonniers (l'autre voulant, au contraire, les relâcher), les fit tuer (Colonel Paul Azan : L'Emir Abd-el-Kader, p. 221 et suivantes, et aussi p.295)

C'était la réplique aux enfumades du Dahra. Mais, jusque-là, durant quinze années pendant lesquelles il s'opposa à la France, la manière dont Abd-el-Kader avait traité les prisonniers avait toujours été empreinte de la plus grande générosité ; il les échangeait quand il le pouvait ; sinon, il les libérait sans condition le jour où il ne pouvait plus les nourrir. Nos soudards en étaient tout éberlués :
"Abd-el-Kader, écrit Saint-Arnaud, le 14 mai 1842, nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : "Je n'ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie". Le trait est beau pour un barbare" (Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome I, p. 385)
Saint-Arnaud, évidemment, n'en aurait point fait autant. La "civilisation" bourgeoise est, par définition, exclusive de toute générosité.

Quant à la manière dont les prisonniers étaient traités pendant leur détention, rien n'en témoigne mieux que ce trait de l'un des prisonniers faits à Sidi-Brahim. Celui-ci termine ses mémoires en rappelant que lorsqu'Abd-el-Kader, quelques années après sa reddition, vint à Paris, il offrit, lui, pendant trois jours, dans sa propre famille, l'hospitalité à trois domestiques d'Abd-el-Kader, qui avaient été ses geôliers, puis, ses fonctions de surveillant aux Tuileries l'ayant mis, quelque temps plus tard, en présence d'Abd-el-Kader et de deux de ses principaux lieutenants, le khalifa Sidi Kadour ben Allel et l'intendant Kara Mohammed, ces deux hommes et leur ancien prisonnier se serrèrent affectueusement les mains, car, dit Testard, « l'un et l'autre avaient été bons pour moi et j'eus du plaisir à les revoir. » (Hippolyte Langlois : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd-el-Kader, p. 350)
Combien d'Arabes prisonniers des Français en auraient pu dire autant ?

Mais ceux dont l'attitude marqua l'antithèse la plus frappante avec la manière dont la bourgeoisie comprend la guerre, furent les Kabyles.
Les Kabyles sont des guerriers. Ils sont traditionnellement habitués à se battre pour l'honneur, non pour le butin ou la conquête. Lorsqu'un dommage avait été causé à un habitant d'un village par un habitant d'un autre village, on vengeait l'honneur par un combat, mais combat qui ne se terminait jamais par l'expropriation des vaincus. De telles guerres étaient donc aussi différentes d'une expédition coloniale que d'un duel l'est d'un assassinat.

Ces guerres, dès lors, étaient soumises, tout comme l'est le duel, à des règles, à un véritable Code d'honneur. Ce code, les Kabyles continuèrent à l'appliquer, même contre leurs envahisseurs.C'est ainsi que lors du soulèvement de 1871, les Kabyles prévinrent les colons avant de les attaquer (Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, p. 203). Et ceux des colons qui, au lieu de partir ou de résister, se mirent sous la protection d'un kabyle, sous son « anaia », purent vivre en pleine sécurité durant toute l'insurrection, en plein pays insurgé.
Ce fut notamment le cas de 39 habitants de Bordj Menaïel, auxquels le marabout Si Moussa ben Ahmed avait proposé lui-même de se mettre sous son « anaia » ; ce fut également le cas du maire de Bordj Menaïel qui alla se mettre sous la protection des habitants du douar Rouaffa ; et aussi le cas de 30 voyageurs de la diligence de Dellys qui, sur le conseil de l'amine Omar Benzaman allèrent se réfugier dans le caravansérail, et sous la protection d'Azib Zamoun
(Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, pp. 243 et 245.)

Or, ce qui est remarquable, c'est que ces Kabyles, sous la protection desquels vécurent les Français, n'étaient nullement traîtres à leurs compatriotes, ni même des partisans tièdes de la cause kabyle, ils étaient au contraire au premier rang des combattants, s'opposant avec l'extraordinaire courage de leur race, à l'avance des troupes françaises.
Ce qui n'empêcha pas le gouvernement de la République de commettre à l'égard des insurgés kabyles la même monstruosité que celle qu'il commettait, au même moment, à l'égard des insurgés parisiens : faire poursuivre, condamner et exécuter les chefs de l'insurrection comme coupables de crimes de droit commun ! Comme Ferré, Boumezrag, frère de Mokrani et successeur de celui-ci à la tête de l'insurrection, fut condamné à mort pour pillage et assassinat ! Thiers ne se contentait pas de tuer ; en Afrique comme à Paris, il lui fallait déshonorer.

L'EXPROPRIATION
"La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte... Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur."
Général de Bourmont (5 juillet 1830)

La bourgeoisie tue, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne tue pas pour le plaisir ; elle tue pour que ça lui rapporte. Le fer de Lorraine et le coke de la Ruhr furent l'enjeu de la guerre aux millions de cadavres ; l'expropriation des indigènes, la réduction des indigènes à l'état de prolétaires, de producteurs travaillant pour la plus-value sur les terres que jusque-là ils cultivaient librement, tel est le but de toute conquête coloniale ; tel fut le but de la conquête de l'Algérie.

"Les propriétés des habitants ne recevront aucune atteinte..." Tel était l'engagement solennel qu'avait pris la France, le 5 juillet 1830, en entrant à Alger.

Voyons comment cette promesse fut respectée.

Terres personnelles et terres de tribus
II y avait en Algérie, comme ce fut le cas aussi à certaines époques, dans bien d'autres pays, en Europe par exemple, avant la Révolution, deux grandes sortes de propriétés.
L'une dominait dans les montagnes et les oasis, c'est-à-dire là où la culture, revêtant plus ou moins un caractère de jardin, nécessite un aménagement permanent : terrasses en montagne, irrigation en oasis, plantation d'arbres dans les deux cas. L'autre mode de propriété était celui qui prédominait en plaine, c'est-à-dire là où il suffit de semer dans le grand espace nu.
Dans les montagnes et les oasis, la propriété était personnelle, elle était identique à notre propriété paysanne ; chaque lopin de terre, chaque « jardin » avait son propriétaire particulier, bien déterminé, jouissant seul du droit de cultiver sa terre, d'en récolter les fruits, et de disposer de la terre comme il l'entendait, par vente, donation, etc.
Dans la plaine au contraire, c'était la tribu qui était propriétaire ; chaque membre de la tribu avait le droit de cultiver sur le territoire de la tribu toute la portion de terres qu'il pouvait cultiver ; sur les terres qu'il cultivait ainsi, il acquérait une sorte de droit de jouissance qui passait à ses héritiers, mais ce droit disparaissait dès que lui ou ses héritiers cessaient de cultiver. Le droit de propriété individuelle se trouvait ainsi limité au droit au travail, au droit à travailler la terre et à disposer des fruits de la terre qu'on avait travaillée ; il ne comprenait pas le droit de disposer de la terre : la terre était à la tribu et ne pouvait en sortir sans la volonté de la tribu.
Puisque le membre de la tribu n'était pas propriétaire, lorsqu'il avait à se plaindre de ne pas jouir de ce à quoi il avait droit comme membre de la tribu, il avait à se plaindre non pas d'un empiétement sur son bien de la part d'un particulier, mais d'un abus de pouvoir des chefs de la tribu. La contestation revêtait donc le caractère d'une question administrative, et non d'une question de droit privé ; il s'ensuivait que celle-ci était portée, non devant les tribunaux, mais devant l'autorité administrative supérieure, c'est-à-dire devant le dey.

Les "juristes à l'œuvre"
De ces deux catégories de terres, ce fut la seconde, celles de terres de la tribu, qui furent la première à susciter les plus grandes convoitises.
Terres de plaine, elles étaient beaucoup plus intéressantes pour la culture européenne ; d'autre part, le fait que leur mode particulier de propriété n'avait pas d'équivalent dans l'Europe bourgeoise permettait à la qualité fondamentale de la bourgeoisie, l'hypocrisie, de s'exercer pleinement.
Les juristes ont été les pionniers de l'émancipation bourgeoise ; ce furent eux qui, durant les siècles qui séparent le Moyen Age de la Révolution, mirent debout ces chefs-d’œuvre de casuistique, qui transformèrent progressivement, sans presque qu'on ne s'en aperçoive, le droit féodal en droit bourgeois, le pouvoir du grand seigneur en pouvoir de la "nation". Il était tout indiqué que pour conquérir l'Algérie, pour faire passer les terres d'Algérie des mains des cultivateurs arabes dans celles des capitalistes français, tout en ne portant "aucune atteinte aux propriétés des habitants", on les appelât à la rescousse. Ils accoururent :leur travail d'expropriation fut le digne complément du travail des massacreurs.
On commença par déclarer (ordonnance du 1er octobre 1844) que toute terre non cultivée sur laquelle un droit de propriété n'aurait pu être prouvé avant une certaine date ferait parti du domaine public. Comme les tribus n'ont généralement pas de titres de propriété et que la plus grande partie de leurs terres sert uniquement de parcours pour l'élevage, il s'ensuivait que les tribus allaient se trouver expropriées sans indemnités de toutes leurs terres de parcours, privées ainsi de ce qui dans ces pays secs constituait la plus grande richesse : les troupeaux.
Comme on n'était encore qu'en 1844, c'est surtout à proximité des grands ports que cette ordonnance fut appliquée. C'est en vertu d'elle que furent expropriées les trois plaines de la Mitidja (à côté d'Alger), d'Oran et de Bône, qui, aujourd'hui, constituent la base essentielle du capitalisme algérien, car ce sont les trois grandes plaines à vin. En ce qui concerne la région d'Alger seulement, sur 111.001 hectares seulement qui furent soumis à la vérification, 78.OO0, soit près des trois-quarts, furent, en vertu de l'ordonnance de 1844, déclarés appartenir au domaine public.
L'année qui suivit cette ordonnance, tout le Dahra, c'est-à-dire toute la région montagneuse du littoral, entre Alger et Oran, était soulevée.
Il était prudent de revenir en arrière.
En conséquence, une loi de 1851 déclara solennellement, non moins solennellement que ne l'avait fait le général de Bourmont en 1830, que la propriété était "inviolable", "sans distinction entre les indigènes et les Français".
Mais, entre ceux qui font les lois et ceux qui sont chargés de les appliquer, on sait se comprendre. Ceux qui sont chargés d'appliquer les lois savent qu'il est parfois nécessaire de faire une loi qui pose à grand tralala un grand principe, mais que, dans ce cas, si ce principe est contraire aux intérêts de la bourgeoisie, leur devoir strict est... de tourner le principe.
C'est ce que s'empressa de faire l'Administration algérienne : pour cela ses juristes inventèrent la théorie du « cantonnement ».
S'il y avait contestation entre membres d'une tribu sur leur droit à la jouissance, de telle ou telle terre, c'était, avons-nous dit, l'autorité administrative, le dey, qui statuait. Puisque le dey était juge, c'était donc qu'il était propriétaire ! Et donc, l'Etat français étant successeur du dey, c'est maintenant lui qui est propriétaire des terres de tribus ; la tribu n'est que le locataire de l'Etat ! Par suite, sans violer le droit déclaré « inviolable » de la propriété, en vertu simplement du droit qu'a tout propriétaire de rentrer, quand bon lui semble, en possession de tout ou partie de sa propriété, l'Etat a le droit de réduire les terres de la tribu. Celle-ci ne pourra plus jouir des terres qu'elle faisait parcourir à son bétail, ou qu'elle ensemençait, depuis des temps immémoriaux ; elle sera désormais « cantonnée » sur une fraction seulement de ces terres ; le reste sera repris par le domaine public qui le livrera aux colons européens (C'est aussi la théorie du « cantonnement » qui est actuellement appliquée au Maroc, du moins depuis le départ de Lyautey, car celui-ci, rendons-lui cette justice, n'avait jamais voulu en entendre parler, malgré toutes les pressions des colons français au Maroc)
En vertu de la loi de 1851, complétée par le "cantonnement", plus de 60.000 hectares passèrent des mains des tribus arabes entre celles de l'Etat français.
Cependant, le cantonnement ne persista pas. Napoléon III, qui était assez froussard, avait été effrayé, lors de son voyage en Algérie, des conséquences du cantonnement. En conséquence, il fit proclamer... un nouveau principe : non, l'Etat n'avait pas le droit de propriété sur les terres de tribus, les tribus étaient bien, elles-mêmes, propriétaires, propriétaires collectifs de leurs terres. Mais ces terres, dans l'intérêt des tribus elles-mêmes, il faut s'assurer de leurs limites ; on va donc, après « enquête », délimiter le territoire de chaque tribu, et délimiter à l'intérieur de ce territoire, le territoire de chaque douar ; ainsi toutes les tribus et les fractions de tribu auront une propriété bien précise, bien déterminée, bien assurée : ce sera parfait. Tel fut l'objet du sénatus-consulte de 1863, qui, malgré quelques modifications de détails est actuellement la base de la législation algérienne en la matière.
Seulement... il y a un seulement. En même temps qu'on délimitera les terres des tribus et qu'on les répartira entre les douars, on délimitera aussi, dit le sénatus-consulte, quelles sont celles qui appartiennent au domaine public.
L'administration compris aussitôt : on « enquêta » et on délimita à tour de bras et dans les terres ainsi délimitées, les meilleures, sous prétexte que la tribu ne pouvait pas produire de titres de propriété suffisants, furent classées... dans le domaine public. Ces opérations, qui devaient renforcer le droit de propriété des indigènes, devinrent ainsi "un des moyens les plus actifs de leur spoliation" ; ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Larcher, la plus haute autorité en matière de droit algérien (Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 95).
Ainsi, dès 1900, en vertu du sénatus-consulte de 1863 et des lois suivantes, 2 250 560 hectares avaient été classés comme domaines de l'Etat, cela rien que dans le Tell (c'est-à-dire : non compris hauts-plateaux et région saharienne).
Chaque nouvelle et plus précise affirmation de l'inviolabilité de la propriété arabe entraînait donc une nouvelle et plus étendue spoliation. Farce sinistre dont le grotesque ne fait que souligner le tragique.

Expropriation « à la turque »
Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux terres de tribus. Là où la terre est propriété individuelle, dans la montagne, dans l'oasis, ou à la ville, là où la propriété de chacun se trouve déterminée par des titres précis, il fallait autre chose, car, bien entendu, il fallait aussi pouvoir s'en emparer, chaque fois qu'on le jugeait bon.
Dans les débuts, pendant une dizaine d'années, on ne s'embarrassa point, à vrai dire, de théorie juridique ; on prenait ce dont on avait besoin ; l'expropriation des indigènes se trouvait « le plus souvent le résultat d'une véritable voie de fait » (Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428). Ce fut le cas notamment pour presque toute la propriété urbaine d'Alger.
Les biens des Turcs, les biens des fondations pieuses, etc., furent incorporées au domaine de l'Etat, puis revendus aux particuliers.

De même des mosquées, celle par exemple de Ketchaoua qui est maintenant la cathédrale d'Alger, furent démolies ou transformées en églises, malgré l'article de la convention du 5 juillet qui proclamait pour la religion comme pour la propriété, que ni l'une ni l'autre ne recevrait aucune atteinte, le général en chef en prenant « l'engagement sur l'honneur ».

Voici comment un spécialiste de l'histoire du vieil Alger, H. Klein, décrit la prise de la Ketchaoua, en 1832 :
"Malgré le baron Pichon qui ne voulait pas que les choses fussent brusquées, le général en chef fit se réunir les commissaires français, leur enjoignant de demander au clergé musulman la mosquée de la rue du Divan.
Nouvel émoi des indigènes parmi lesquels s'ourdissent des conspirations. Mais le 23 mai, les Ulémas consentent à la cession de la mosquée exigée.
Le mois suivant, le baron Pichon, dont les vues se trouvaient trop divergeantes de celles du duc de Rovigo, était rappelé en France et remplacé par M. Genty de Bussy, à qui des pouvoirs moindres étaient dévolus.
L'agitation augmentait, les Maures Bou Derba et Ben Ouizzan viennent, le soir du 8 décembre, avertir l'un des interprêtes que dix-mille Arabes ont juré de mourir sous la coupole de Ketchaoua, plutôt que de consentir à sa prise par les chrétiens.
Avisé, le général en chef fait, le 17, doubler les postes et inviter les deux muphtis à remettre à la commission les clés de la mosquée. Il fait publier un ordre relatif à l'occupation du temple et se terminant ainsi : "La croix et l'étendard de France seront fixés au minaret et saluées par les batteries de terre et de mer."
Le 18 décembre, à midi, les ulémas, les muphtis, les cadis et la commission en grande tenue se réunissent dans la rue du Divan.
Une compagnie du 4ème de ligne s'installe rue du Vinaigre (actuellement rue Salluste). Une demi-batterie de campagne prend position sur la place du Soudan. Il y a 4.000 musulmans barricadés dans l'intérieur de la mosquée. Les sommations légales ayant été faites et étant demeurées sans réponse, une escouade de sapeurs du génie s'approche pour attaquer la porte à coups de hache. Les rebelles ouvrent alors.
Bou Derba et l'interprète Balensi gravissent les degrés. Des coups de feu sont tirés, une bousculade se produit. Les ulémas et les membres de la commission sont renversés les uns sur les autres.
La troupe refoule à la baïonnette les indigènes dans l'intérieur de la mosquée. Ceux-ci fuient par une issue donnant sur la rue du Vinaigre. Plusieurs Arabes gisent sur les tapis, étouffés ou blessés.
Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d'infanterie.
Ainsi s'accomplit la prise de possession de Katchaoua. Les membres de la commission furent portés à l'ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix"
(La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928).

L'"engagement sur l'honneur" du général en chef de l'armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.

Tout ce qui se passa, d'ailleurs, durant cette période fut "régularisé" par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent "irrévocablement dépouillées" (La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928).

Par la suite on se couvrit d'un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s'emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l'expropriation et le séquestre.
Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C'est si fondamental pour elle qu'elle a couronné sa déclaration des droits de l'homme, c'est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété ; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la "nécessité publique" l'exige.
Ainsi il n'existe pour la France qu'un seul cas d'expropriation : l'expropriation pour cause d'utilité publique, c'est-à-dire que l'Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s'agit d'incorporer l'immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l'indigène n'est pas un bourgeois, donc il n'est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l'expropriation pour cause d'utilité publique, on a institué en Algérie l'expropriation pour cause d'intérêt privé : l'Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner à un autre particulier.
En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village ; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel, mais aussi ceux sur lesquels seront édifiés les maisons des habitants du village, leurs jardins, et toutes les terres qu'on décidera de leur attribuer...
Si on ajoute à cela que, contrairement à la loi de France, l'expropriation en Algérie, n'est pas prononcée par le jugement d'un tribunal, mais par une simple décision administrative, qu'on n'a donc même pas la garantie que le cas pour lequel on vous exproprie rentre bien dans ceux prévus par la loi, — que, d'autre part, l'indemnité qui vous est allouée n'est pas prononcée, comme en France, par un jury d'expropriation composé de propriétaires, mais par le tribunal civil, on comprendra que personne, en Algérie, n'est sûr de sa propriété, que l'Administration peut, à tout moment, vous l'enlever pour un morceau de pain, afin simplement de la donner à un autre ; cette expropriation n'a rien de commun avec celle utilisée dans les pays bourgeois, ce n'est plus une procédure française, mais une procédure à la turque » (Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 441).
Procédure à la turque qui a permis au conquérant d'exproprier, presque sans bourse délier, une multitude de vaincus, réduits désormais à servir comme salariés chez leur expropriateur.
Deux millions et demi d'hectare « séquestrés » d'un seul coup !
Les sommes qui furent données aux expropriés, si faibles qu'elles aient été, ne provenaient d'ailleurs généralement pas des caisses de l'Etat, mais de la poche des indigènes, et voici comment :
L'expropriation a son complément dans le séquestre.
Toute tribu qui s'est révoltée peut avoir ses terres séquestrées. Or comme, jusqu'en 1871, les révoltes furent à peu près continuelles en Algérie, on voit de quelle ressource fut le séquestre.
Le plus important fut opéré après la grande insurrection kabyle de 1871. Le séquestre était là d'autant plus nécessaire qu'on se trouvait en plein pays de propriété individuelle, en pays où il était donc impossible de s'approprier des terres par les procédés de « cantonnement », de « délimitation », etc. pratiqués dans les régions à terres de tribus. 2.639.000 hectares furent ainsi, d'un seul coup, séquestrés en Kabylie, soit plus de quatre fois la surface des départements de Seine et Seine-et-Oise réunis.
Comme il était cependant impossible de trouver du jour au lendemain suffisamment de colons européens pour occuper toutes ces terres, on ne garda que les meilleures ; les autres, les kabyles furent autorisés à les racheter moyennant le paiement du cinquième de leur valeur, et avec l'argent ainsi perçu, l'Etat français paya les indemnités pour les terres qu'il expropria dans les régions qui ne s'étaient pas insurgées...

Le bilan
Au total, si l'on considère par exemple la période allant de 1871 à 1895, l'une de celles où la "colonisation" fut la plus active, on arrive à ces résultats : Au cours de ces 24 années, 629.428 hectares furent livrés par l'Etat aux colons européens.
Sur ces 629.428 ha, 43.943 seulement provenaient d'achats opérés de gré à gré par l'Etat, soit moins de 7 % (Il est d'ailleurs probable que ces achats de gré à gré ont, pour la plupart, été faits à des Européens) en revanche, 495.832 ha, soit 78 % (1) provenaient des différents modes de spoliation que nous avons dits :
- 176.166 ha provenaient du domaine de l'Etat, lui-même constitué par "cantonnement", "délimitation", etc...
- 85.291 hectares provenaient de l'expropriation, et 234.375 du séquestre.
(De Peyerimhoff : Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1894, p. 73).

(1) : 7% plus 78 % cela fait 85 % ; les 15 % restants proviennent de diverses sources dont on ne peut dire avec précision si elles représentent des opérations forcées ou volontaires. Cependant, comme la plus grande partie de ces 15 % provient d'échanges et qu'il est à présumer que les terres qui ont été données en échange provenaient elles aussi, au moins dans la proportion de 78 %, de spoliations, cela augmente encore sensiblement la proportion des terres qui provenaient, directement ou indirectement, de spoliations.
Robert Louzon - "Cent ans de capitalisme en Algérie 1830-1930 - La révolution prolétarienne 1er mars et 15 mai 1930" (Editions Acratie).